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Cet article fait suite à une première exploration de la "Canadian Geographical Names Database" qui avait pour objectif de donner une vue d'ensemble du jeu de donnée et de la répartition des toponymes par catégorie et par province. Le jeu de donnée étant très complet, fiable et uniformisé, il permet d'aller plus loin pour représenter visuellement l'histoire des lieux habités (voir la carte ci-dessous), et même de s'essayer à des représentations plus ambitieuses comme une "heatmap" des périodes clés de l'histoire politique et industrielle du Canada qui ont donné lieu à des vagues de création de toponymes.



Origine du jeu de données



La base de donnée officielle des toponymes canadiens est gérée par le Geographical Names Board of Canada (ou Comité des Toponymes canadien), créé en 1898, quelques années après la signature de. l'Acte de l'Amérique du Nord Britanique (AANB) en 1867 qui a unifié les trois colonies (le Canada-Uni, le Nouveau Brunswick et la Nouvelle Ecosse) en un "dominion". Le Canada est alors officiellement devenu un pays, sous forme d'une fédération composée de quatre provinces distinctes : l'Ontario, le Québec, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse. Les traités avec les Premières Nations et les accords avec les colonies se succédent dans les décennies qui suivent jusqu'à la stabilisation de la géographie du pays en ses 13 provinces actuelles :

  • le Manitoba est créé en 1870,
  • la colonie de Colombie-Britanique rejoint le dominion en 1871,
  • les Iles du Prince Edouard en 1873,
  • le Yukon est séparé des Territoires du Nord ouest suite à la découverte d'or dans la vallée du Klondike, qui donnera lieu à une ruée vers l'or entre 1885 et les années 1920.
  • L'Alberta et la Saskatchewan (les provinces dites des "praires", développées par la loi des Terres du Dominion qui cherche à en faire un "grenier agricole" pour le Canada) sont créées en 1905, avec le développement du chemin de fer trans-Pacifique qui a joué un rôle majeur dans l'histoire du peuplement du Canada.
  • Terre-Neuve et Labrador sont intégrées en 1949.
  • Le Nunavut, territoire peuplé par les Inuits depuis plus de 4000 ans, est créé en 1999 par la loi du Nunavut qui lui accorde une existence propre (il était auparavant contenu dans les Territoires du Nord Ouest).

    Le rôle du Comité des Toponymes canadien, qui rassemble des représentants français, anglais et autochtones, est de répertorier et d'officialiser l'ensemble des noms géographiques du pays, un immense territoire morcellé par les guerres d'appropriation depuis trois siècles. Ce rôle est très intimement lié au développement de l'exploitation des ressources naturelles. Les premières villes liées à la découverte des minerais et métaux dans le sous-sol sont fondées dès 1880 : Regina, la capitale du Saskatchewan, Calgary, capitale de l'Alberta, Vancouver, capitale de Colombie-britanique, mais aussi les premières villes minières du Québec : Fermont, Shefferville, Rouyn Noranda, Val d'Or... La compagnie de la Baie d'Hudson, plus ancienne personne morale d'Amérique du Nord, a été fondée en 1670 pour l'exploitation et le commerce des fourrures. Elle est à l'origine de plusieurs créations de villes (Edmonton, Victoria) qui préexistaient à la création du dominion.

    Les principes pour nommer les lieux sont définis par le Comité des Toponymes Canadien dans une nomenclature qui compte 13 règles (dont on peut trouver la dernière version de 2011 ici).

    Le principe qui prévaut est de respecter les noms qui sont déjà utilisés et reconnus par les personnes habitant le territoire. Dans le cas où l'on souhaite nommer un lieu qui n'a pas encore de nom "populaire" connu des habitants, il est indiqué d'utiliser des termes descriptifs en lien avec le lieu, des noms de pionniers ou de vétérans ayant joué un rôle dans l'histoire, ou des noms issus des langues autochtones locales.

    L'histoire des lieux habités



    Avec ces quelques éléments de repères sur l'histoire du peuplement récent du Canada (depuis 1890 jusqu'à nos jours), il est intéressant de revisiter la base des toponymes actualisée en 2019 : sur les 350 000 toponymes recensés dans la base, seulement 30 000, soit moins de 10%, sont associés à des "lieux habités" (villes, villages, hameaux, etc.). Ils sont représentés par date de création dans la CGND sur la carte ci-dessous :

    Made with Flourish



    Pour remettre en perspective les données de la Canadian Geographical Names Database, et insister sur la pré-existence d'une population bien avant 1890 et la création politique et administrative du Comité des toponymes, voici un graphique extrait d'un article scientifique de 1965, issu des Cahiers de Géographie du Québec, écrit par Louis-Edmond Hamelin, écrivain, géographeur, chercheur québecois, pionnier des études sur la nordicité et fondateur du Centre d'Etudes Nordique. La publication s'intitule "La population totale du Canada depuis 1600". (figure 3, p. 163).



    On y voit le déclin des populations autochtones par les guerres et les épidémies jusqu'en 1900, et les apports massifs de l'immigration depuis le début du 19ème siècle. On y voit aussi que la nécessité d'une instance centralisatrice des toponymes était déjà connue depuis plusieurs décennies (au moins depuis le début des années 1800), alors que le Canada amorçait la plus forte croissance démographique de son histoire.
    La tendance de la courbe ci-dessus s'est confirmée après 1981. Le Canada compte en 2019 37.6 millions d'habitants et 350 000 toponymes officiels.

    Le peuplement récent (1890 - 2019)



    L'image ci-dessous représente le nombre de toponymes créés par province, par an, depuis 1890. Les rectangles en rouge indiquent des périodes clefs où un grand nombre de toponymes a été créé simultanément dans la province, en lien avec l'histoire politique, industrielle et commerciale du Canada. Ainsi l'année 1950 marque une étape dans l'histoire du peuplement de l'Ontario, avec la création de plus de 1200 noms de lieux cette même année. Le Québec connaît une explosion du nombre de toponymes au moment de la Révolution Tranquille en 1968, avec la nationalisation d'HydroQuebec (la société de production d'hydroélectricité de la province) et la construction de grandes infrastructures (barrages et usines hydroélectriques).




    Langues et toponymes : la guerre des noms



    Cette guerre culturelle et politique entre la Canada anglophone et francophone est très visible à travers les toponymes. Elle l'est aussi au regard des langues autochtones qui avaient, bien avant l'arrivée des européens, nommées les lieux et le paysage de ce qui ne s'appelait pas encore Canada.
    Il subsiste néanmoins 30 000 noms de lieux (tous toponymes confondus, c'est à dire lacs, monts, baies, etc.) en langue autochtone au Canada. Ils sont cartographiés dans une "story map" produite par le gouvernement canadien. qui permet de mesurer la diversité culturelle et linguistique des Premières Nations.



    Liens et remerciements :

    _Un grand merci à l'équipe derrière la GNDC, et plus particulièrement Kristina qui a été d'une grande aide pour la compréhension et l'analyse des données de la GNDC. Il n'est pas toujours facile de dialoguer ainsi avec les producteurs de données ouvertes et d'avoir un tel soutien !

    Le site de la Geographical Names Database of Canada, on y trouve une mine d'informations sur les toponymes, leur histoire, l'explication de certains termes géographiques utilisés pour nommer les lieux ou encore l'API lié au jeu de données : https://www.nrcan.gc.ca/maps-tools-publications/maps/geographical-names-canada/10786


    Un article de 2018 sur les "toponymes de la discorde" : https://www.courrierinternational.com/article/canada-les-toponymes-de-la-discorde

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